• Arnaud D'Hoine

Zen beaucoup ce que vous faites!


Il faudra sans doute songer un jour à remercier Google pour avoir permis à Chade-Meng Tan (1) d’utiliser 20% de son temps à des recherches personnelles. Car c’est sans doute grâce à ce brillant ingénieur que la méditation et la pleine conscience sont sorties d’une sorte de ghetto hippie-new age-bouddhiste pour rentrer dans l’entreprise. Depuis, on ne compte plus les articles ou les reportages sur cette pratique qui s’inscrit dans un cadre plus grand, celui du bien-être.

Si elle a gagné en notoriété ces derniers temps, la pleine conscience ne date pas d’hier. Trouvant son origine dans le yoga, les pratiques bouddhiques ou encore la sagesse orientale ancestrale, elle s’est enrichie de l’apport des sciences occidentales, des neurosciences, de la psychologie ou encore de la médecine pour déboucher sur la MBSR (Mindfulness Based Stress Reduction) conceptualisée par Jon Kabat-Zinn à la fin des 70’s. Et le développement se poursuit.

Parce qu'il est facile de lire tout et n'importe quoi, le mieux était d'aller poser quelques questions autour d'un café avec Thomas John Doucende, instructeur MBSR de son état et homme épanoui.

A Hello Thomas. Tu as eu pas mal de vies avant de devenir instructeur MBSR : recruteur, consultant en banque d’affaires, coach, formateur, entrepreneur, romancier… Comment es-tu venu à la mindfulness ? T – A travers une expérience personnelle. J’ai eu une prise de conscience à travers l’écriture du côté naturel, universel, accessible à tous de la mindfulness. Mon objectif était d’être en lien avec l’expérience du moment, c’est-à-dire vivre des émotions, des sensations, des pensées, des perceptions le plus finement possible afin de pouvoir les retranscrire. J’ai vécu quelque chose de fort, un nouvel état qui a amené des changements positifs, de nouvelles perspectives. Je m’y suis donc intéressé. J’ai cherché dans des bouquins, sur Internet, de fil en aiguille je suis tombé sur des livres qui parlaient de ce que j’avais vécu, de la pleine conscience, ça correspondait vraiment très bien.

AEntre une expérience personnelle et le choix d’en faire un métier, il y a un pas considérable, sans parler d’un cursus assez contraignant. Quel a été le déclencheur ? T – J’ai voulu exercer une nouvelle activité qui me corresponde davantage, qui soit alignée avec ce que je vivais. Mais l’objectif premier était le partage. Après est venue la question du « comment ». La société dans laquelle nous vivons obéit à un certain mode de fonctionnement, à des règles, des contraintes. L’idée était donc de trouver le moyen le plus socialement adapté et reconnu, et j’ai eu un coup de foudre pour le programme MBSR. C’était l’outil idéal pour mettre en phase le personnel et les contraintes externes. Et pour en vivre aussi !

ALa mindfulness a le vent en poupe, il existe une somme importante de publications sur le sujet, et par extension on trouve beaucoup de définitions de la pleine conscience. Quelle est la tienne ? T – Il n’y a pas une définition définitive mais la plus commune dit ceci : porter son attention de manière délibérée sur ce qui survient, sans jugement. (Il réfléchit un moment) En ce qui me concerne, c’est être là, conscient de ce qu’il se passe maintenant. C’est être vivant et en avoir conscience. Ça englobe tout ce qui fait partie du champ de l’expérience. Les pensées, les jugements, le bavardage intérieur mais aussi les sensations, les émotions, les perceptions. Tout ce qu’on peut être amené à vivre.

AC’est un état permanent ? T – La pleine conscience est une capacité, certes, mais il est important de préciser que c’est aussi et surtout un entraînement. L’un ne va pas sans l’autre. Ça se cultive, ça se travaille, exactement comme on le ferait pour une activité physique. Prenons un exercice simple qui consiste à porter son attention sur la respiration. A un moment, on va partir dans les pensées, être distrait par un bruit, l’attention va se déplacer. Le fait de partir puis de faire le choix conscient de revenir à la respiration, c’est le process même de la pratique.

A Peut-on parler d'un de mes coachés quelques minutes? C'est une personne qui se décrit comme anxieuse, en perpétuel bouillonnement intellectuel et qui a découvert et pratique la méditation de pleine conscience. Sur le plan professionnel, il traverse un moment très compliqué qui le stresse énormément, voire le met en colère. Avec la mindfulness, il voit passer ces émotions, les observe, mais ne parvient pas à les canaliser et encore moins à les atténuer. Du coup, il a une impression d'impuissance, il se dit que c'est pas le bon outil pour lui... Que peux-tu lui dire ? T – Comme tout entraînement, cela nécessite de la patience. Si on en attend quelque chose d’immédiat, on aura très probablement des insatisfactions et des frustrations. Et même si la tentation est forte et très légitime, il n’est pas question de détruire un sentiment par la pleine conscience.

Ton coaché va finir par se rendre compte que ce n’est pas l’objet de la pratique. La pleine conscience n'apporte pas de réponse à "qu'est-ce que je peux faire maintenant?" En revanche, à un instant T dans le futur, il va voir ce qui déclenche sa colère avant qu’elle ne survienne, et le fait d’être conscient de ça peut la neutraliser. Il constatera qu’il y avait des moments où il aurait pu être stressé, en colère, mais où ça n’a pas été le cas. Ce qui pourrait sembler le plus profitable, ce serait donc de faire le choix de pratiquer maintenant. De profiter de cette situation insatisfaisante pour s'exercer. Je décide, délibérément, de rester avec ça pour l'instant, même si c'est inconfortable, même si ça ne disparaît pas. Ça m’apportera quelque chose qui se verra plus tard.

AOn s’attendrait plutôt à ce qu’il y ait un changement immédiat, or tu insistes sur la pratique. On nous vend quelque de chose de glamour, de facile, mais ça demande donc de l’assiduité, de la discipline. T – Complètement d’accord. Il peut y avoir un côté paillette sympa quand on commence à vivre les premiers changements, quand les choses paraissent aller d’elles-mêmes. On peut ressentir une certaine forme d’ouverture aux autres, de bienveillance. Ça peut donner l’impression qu’on va voir la vie en rose. Ces états durent plus ou moins longtemps mais ce n’est qu’une facette. Comme pour une discipline sportive, la pratique représente parfois des moments désagréables, inconfortables. C’est exigeant, il faut parfois faire preuve d’audace, de courage. Ne serait-ce que l’inscrire dans un emploi du temps n’est pas toujours évident.

AUne activité simple, saine, accessible, qui demande de la pratique et qui est à la mode… En fait, la pleine conscience, c’est un peu le nouveau running ? T(il se marre) Oui, c’est un jogging mental.

AOn rigole, mais est-ce qu’il n’y a pas un risque que ce soit juste une tendance ? On en parle beaucoup, mais cette surmédiatisation ne va-t-elle pas desservir la méditation ? T – Il y a un côté « tendance » dans la communication autour de la mindfulness, c’est vrai (nda: cet entretien a été réalisé en octobre 2015) S’il y a surmédiatisation des effets bénéfiques, ça peut créer des attentes qui engendreront à leur tour des frustrations. Et elles seront d’autant plus importantes qu’on a l’habitude de vouloir avoir les choses rapidement. Mais en réalité, la pleine conscience existe depuis au moins 2500 ou 3000 ans, ça commence à faire beaucoup pour une mode, et le développement se poursuit aujourd’hui avec deux barrières franchies.

ALesquelles ? T – D’une part la barrière de la science (2). On n’est plus dans la supposition, on est dans la preuve scientifique des bienfaits de la méditation grâce à des études menées dans les milieux universitaires, hospitaliers, grâce à des mesures par IRM et d’autres protocoles. Il y a aujourd’hui cette caution scientifique qui fait que parmi les disciplines évoluant autour du bien-être, c’est probablement celle qui est la plus documentée. La seconde barrière qui est tombée est celle des grandes entreprises, et ce n’était pas forcément évident. On pensait à quelque chose de new-age, au folklore des moines en robe, voire à des sectes. La mindfulness est un outil qui est utilisé par des milliers de salariés à travers le monde. Et surtout cette utilisation est désormais évaluée, chiffrée. Il existe des enquêtes qui démontrent la réduction des frais de santé, la chute du taux d’absentéisme ou encore la baisse des accidents de travail. Ce sont des éléments factuels, et les entreprises aiment le factuel et les chiffres. Ca les incite à poursuivre dans cette voie.

AFaisons-nous l’avocat du diable une seconde. Une entreprise qui prône les vertus de la mindfulness ne le fait-elle pas uniquement à des fins de marketing social, d’image alors qu'on parle de Qualité de vie au Travail et de RPS? T – On échange souvent là-dessus entre instructeurs, c’est un vrai sujet de fond.

Il y a une crainte chez les pratiquants de longue date, celle d’une forme d’instrumentalisation… Imaginons que l’entreprise ait des motivations un peu douteuses, et tienne un discours bien rôdé sur l’amélioration de la productivité, la réduction du stress, etc. D’une part, il ne faut pas oublier que ça repose sur un principe de volontariat auprès des salariés. Ensuite, s’il y a un vrai programme mis en place, cela va permettre aux volontaires de pratiquer, de progresser, de constater des changements. En fait l’entreprise offre la possibilité d’accompagner ses employés dans une forme de développement de leur souveraineté naturelle. Ce qu’ils en feront après leur appartient mais s’ils constatent que leur employeur avait au final d’autres intentions que celles affichées au départ, qu’il y a désormais un trop grand décalage de valeurs, ça pourrait ne pas très bien se passer. Ceci étant, j’ai pu constater à travers mes échanges avec les décisionnaires intéressés par la mindfulness une vraie motivation liée à l’humain. Ils ont envie que ça se passe bien dans leur entreprise, dans leur équipe, même si bien sûr il y a aussi des motivations chiffrées. L’effet du programme est d’avoir l’esprit plus clair, de se sentir mieux, moins stressé. On travaille mieux, on est moins dispersé, plus concentré, plus efficace… Quand on prend conscience des possibilités offertes, il en ressort un enthousiasme naturel et communicatif. Pratiqué à une échelle élargie, ça a tendance à générer un climat plus positif.

ATu es intervenu dans le milieu bancaire, au sein d’écoles, dans un EHPAD. Est-ce que les attentes étaient les mêmes partout ? T – C'est intéressant car bien qu’ayant des profils très différents, les personnes rencontrées sont sensibles aux mêmes sujets. La perception de la réalité, du quotidien. La capacité à s’approprier les moments agréables comme les moments désagréables. Le fait d’accepter sa propre vulnérabilité.

ADes cadres d’une grande banque te verbalisent cela ? T – Si on les laisse parler et qu’on les écoute, oui. Il y a beaucoup de ça dans le rôle de l’instructeur, créer un espace pour qu’ils s’expriment librement, qu’ils soient conscients d’eux-mêmes. Les ateliers que j’ai animés au siège de cette banque ont été plus ou moins expérientiels, on a abordé beaucoup de sujets mais ce qui est revenu spontanément c’est la notion de bienveillance au travail.

AIls ont exprimé des attentes particulières par rapport à cette bienveillance ? T – Ils n’ont pas tous envie de devenir des Mère Thérésa au quotidien, mais ils s’interrogent sur ce qu’ils peuvent faire de réaliste, à leur niveau, pour garder et cultiver cette intention de bienveillance. Progressivement, ils comprennent que c’est quelque chose de naturel et spontané, qu’il n’y a pas besoin de tout changer de fond en comble. Et surtout que ça concerne tout le monde, qu’ils peuvent être acteurs et que ce n’est pas réservé au top management ou aux dirigeants.

AEst-ce que ça leur paraît facile à intégrer dans leur vie ? T – Non, ce n’est pas simple. Mais c’est déjà bien que la parole puisse s’ouvrir et se partager dans l’entreprise.

AQue dirais-tu à quelqu’un qui affirmerait qu’il n’a que 4 minutes à consacrer à la pleine conscience par jour et que ça ne peut pas marcher ? T – Je lui dirais « Ok, va pour 4 minutes par jour. Mais fais-les. Vraiment. 20, 30 jours d’affilée, et après on discute. »

AMais comment faire, notamment en entreprise? Mettons que tout le monde décide de s'isoler aux toilettes en même temps pendant 4 minutes, ça risque d'être comique. T – Certaines boîtes aux USA ont aménagé des salles dédiées à la pratique. C’est absent ici, et il faudra y remédier si les entreprises décident de développer le sujet. Mais on peut aussi aller faire un tour et marcher en pleine conscience. Ou rester face à son ordi. Personne ne sait si on regarde l’écran ou à côté. On peut donc pratiquer plus facilement qu’on ne le croit.

ADonc finalement, la mindfulness, c’est facile ! T – C’est accessible. C’est parfois inconfortable, donc non, pas toujours facile. Mais c’est plutôt simple à appréhender. Dans les transports, à son bureau, le temps de faire un tour à l’extérieur… On peut faire énormément de choses en pleine conscience.

AOn entend des critiques à propos de la mindfulness qui parlent de sensation d’ennui, de passivité, de vide, voire dans les pires scénario de dépersonnalisation et de repli social. Alors oui, parfois, on s’ennuie pendant la pratique, mais là les mots sont forts ! T – Oui et non. Je vais apporter de l’eau à ce moulin. A petite dose régulière, on n’a jamais rien constaté, même si comme pour toute activité, il peut y avoir des risques. La pratique est déconseillée en cas de troubles psychologiques, schizophrénie, état psychotique, dépression aiguë… D’ailleurs, les instructeurs formés par le CFM effectuent un screening via un questionnaire pour que les gens soient pleinement conscients des risques encourus avant tout démarrage. Et il faut aussi replacer les choses. On a pu constater des effets indésirables dans de très rares cas et dans des contextes très spécifiques d’une pratique poussée. Mais c’est la même chose si tu dis à un type qui fait un petit footing régulier le dimanche matin "vas-y maintenant fais-moi un marathon, et fais-moi un temps correct". S’il n’est pas prêt, il peut faire une crise cardiaque.

AQuelle est l’idée préconçue sur la méditation qui t’agace le plus ? T – Qu’on laisse penser qu’on puisse se transformer en légume avec la méditation. On est tenté de croire qu’elle va permettre de se détacher, d’être insensible, de ne ressentir que paix et sérénité quand on est stressé. Mais le but, c’est avant tout d’avoir une forme d’aisance dans le rapport qu’on a avec ce qui nous entoure. Qu’on soit en mesure de reconnaître, d’accepter ce qui peut arriver. Pour moi, la pratique s’inscrit dans une culture de la passion, de l’engagement, de l’énergie, pas dans le repli. Oui, on vit des changements et la tentation est grande de rester scotché dans le positif quand on n’a pas tout le temps des états positifs au quotidien. Mais il faut résister à cette tentation d’être monochrome quand on a toute une palette de couleurs à disposition. Pour ça, et quand on vit très fortement les changements de la mindfulness, il est important d’être accompagné.

AJustement, on commence à déplorer comme en coaching la prolifération de personnes qui se disent expertes mais qui ne sont pas correctement formés à la MBSR. Je suis intéressé, je veux pratiquer, j’appelle qui ? T – Le plus simple est de se rapprocher de l’ADM. Les instructeurs qui y sont référencés ont fait un ou plusieurs programmes de formation, validés par leurs pairs. On a tendance à mettre la mindfulness à toutes les sauces, mais il ne faut pas oublier que ça demande un travail conséquent aux instructeurs. Ils suivent une formation longue, dont les critères ont encore été renforcés, qui peut les amener à se confronter à leur propre souffrance… En gros, il faut que la personne avec laquelle on souhaite travailler puisse « prouver » son cursus, c’est le gage de ne pas tomber sur un charlatan.

AAurais-tu un bouquin à nous conseiller ? T – « Après l’extase, la lessive », de Jack Kornfield. C’est un des enseignants les plus connus sur la méditation en général. Il a une vision très libre, très concrète du sujet.

A Le mot de la fin ? T – Je vais reprendre Jon Kabat-Zinn qui explique qu’en fin de compte, la mindfulness est une pratique qui permet d’avoir un peu plus de moments agréables et un peu moins de moments désagréables. Ce n’est pas quelque chose de monochrome, on n’essaye pas d’atteindre un état déterminé spécifique, mais de vivre tout simplement avec plus d’aisance et moins de souffrance.

Instructeur MBSR formé par l’équipe de Jon Kabat-Zinn du Center For Mindfulness, diplômé de Sciences-Po Paris, Thomas John Doucende a une expérience préalable en tant que consultant (finance, recrutement) et coach. Il anime des programmes MBSR auprès de groupes de particuliers (www.zenworld.fr) et intervient pour le compte d’entreprises et d’organismes en tant que consultant en mindfulness.

(1) Auteur de Connectez-vous à vous-même. Une nouvelle voie vers le succès, le bonheur ( et la paix dans le monde), fondateur du programme SIYLI (pour "Search Inside Yourself Leadership Institute" ) (2) La méditation validée par les neurosciences – Les Echos Dan Harris – Hack Your Brain’s Default Mode with Meditation (en Anglais)

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