• Arnaud D'Hoine

Sens (pas si) commun


A la question "Quel est le sens du travail ?", je réponds le plus souvent "42" *.

Parce que la formulation de la question pose problème, et que la probabilité d'y apporter une réponse simple et définitive est extrêmement faible, pour ne pas dire quasi inexistante.

Attention, minute philosophique. Soyez prêts.

Le travail est-il compatible avec le bonheur et le sens? Étymologiquement parlant, non. Trepalium renvoie à une idée de souffrance, de labeur nécessaire, voire au péché originel **.

Hannah Arendt, qui a traité de la question du travail, ne se montre pas beaucoup plus tendre même si le recul autorise à nuancer son propos: Le travail est ce qui lie l'homme à son animalité, une production de ce qui lui est nécessaire pour survivre en étant consommé. On peut également rouvrir Hegel ou Marx, ma préférence allant toutefois à Foucault dont "Surveiller et Punir" autorise une lecture de l'organisation en open space comme la forme ultime de surveillance, celle où nous avons tous le pouvoir de contrôler ce que font les autres sans qu'on nous le demande.

Mais heureusement, tout n'est pas aussi définitivement noir. Il s'avère que le travail peut être source de satisfaction. Voire de joie, manifestation du passage d'un état peu satisfaisant à un état désiré davantage satisfaisant. Mais pour en prendre pleine conscience et en profiter, encore faut-il pouvoir garder à l'esprit le sens de nos actions professionnelles.

Et c'est là que ça se peut à nouveau se gâter, puisque le sens est une notion éminemment individuelle, intime, qui s'impose dans un champ collectif.

Mais d'abord, c'est quoi le sens ? Il en existe un nombre assez sidérant de définitions, mais je retiens volontiers celle de la psychosociologue Jacqueline Barus-Michel, également reprise par Deloitte dans son étude de 2017: « ce qui est, à un moment donné, éprouvé par un sujet individuel ou collectif, comme la cohérence unifiante d’une situation ».

Le sens est indubitablement lié aux valeurs, ces dernières servant de critères d'évaluation subjectifs d'une situation, d'un boulot, d'une rencontre, d'une situation. Qu'on en ait hérité, qu'on s'en construise au fur et à mesure de nos expériences, qu'on accepte de les revoir ou qu'on s'y attache avec énergie, elles régissent de manière plus ou moins subtile nos comportements. Nos valeurs font office de compas, nous guidant dans nos décisions et nos actions. Et plus une valeur est importante à vos yeux, plus elle est susceptible de créer un besoin qu'il vous appartient de satisfaire ou non.

Lorsqu'on a mis le doigt sur ses valeurs et les éventuels besoins qui en découlent, l'exercice ne s'arrête pas là. Qu'allez vous mettre en place pour répondre à ce besoin? Quel est votre plan d'action ? Aussi surprenant que cela puisse paraître, on est enclin à s'arrêter au listing de ce qui est important. Aller plus loin et réfléchir à comment le vivre ou comment y accéder pour davantage de sérénité est la partie la plus importante mais aussi la plus dure (et c'est précisément là que les coachs sont utiles).

Ceci étant dit la question du sens n'en reste pas moins collective comme en atteste le résultat de l'étude de Deloitte.

Et ce n'est pas irréconciliable, à plusieurs conditions.

La première est de garder à l'esprit que nous avons chacun notre propre vécu d'une valeur donnée : elle peut être partagée, mais la manifestation des besoins peut être extrêmement différente d'un individu à l'autre.

Rapide exemple : Si votre manager vous assène que la valeur Travail est fondamentale pour lui et que vous abondez dans son sens, mieux vaudrait s'assurer que vos besoins respectifs derrière cette déclaration sont compatibles. Que se passerait-il si cela s'incarnait chez vous par votre conscience professionnelle absolu dans des horaires raisonnés et chez lui par du présentéisme, une exigence de disponibilité de tous les instants, une confusion totale entre vie pro et vie perso? On peut s'interroger sur l'espérance de vie d'une telle collaboration.

La seconde découle de la précédente : aucune interprétation d'une valeur n'est meilleure ou plus légitime que les autres.

Mettons que vous rencontriez un tailleur de pierre sur votre chemin. Vous l'observez en train de travailler, et vous l'interrogez sur la finalité de son travail. Il vous répond "je taille ma pierre". Vous poursuivez votre chemin et rencontrez un second tailleur de pierre, qui fait exactement les mêmes gestes. A son tour, vous l'interrogez. Il vous répond qu'il est en train de bâtir un mur. Quelques mètres plus loin, vous vous adressez à un troisième tailleur de pierre. Il a la même posture, la même gestuelle que ses deux camarades, il a l'air tout aussi épanoui. Vous lui posez la même question, et lui déclare être en train de bâtir une cathédrale.

Ces 3 propositions sont toutes recevables, compréhensibles et véridiques (pourtant il est probable que l'une d'entre elle vous semble plus pertinente que les autres)... et c'est ce qui peut être la source de quelques incompréhensions notoires. Pensez-vous pertinent d'essayer d'impliquer le premier tailleur de pierre avec la vision de la cathédrale / la stratégie de l'entreprise ? Pensez-vous que le visionnaire qu'est le 3ème tailleur sera extrêmement sensible au savoir faire du premier et pourra facilement se remettre à son niveau? Ce n'est pas impossible, mais bien compliqué.

En faisant un immense raccourci, on touche du doigt ici la différence entre motivation et engagement. Je peux être motivé par mon travail pour X raisons (mobilisation de mes compétences, apprentissage, utilité, challenge, etc. ) mais pas engagé dans le projet de l'entreprise car ne partageant pas la vision commune. Par choix, par conviction, par désintérêt peut être. Parce que je n'en ai pas besoin. A contrario, puis-je être engagé sans être motivé?

Oui.

Je peux croire au projet de l'entreprise, à sa vision, à ses valeurs, mais m'ennuyer profondément dans ma mission, ne pas être motivé par l'accomplissement de ma tâche, l'absence d'objectifs, etc.

La troisième condition pourrait s'énoncer ainsi : rien ne sert de traiter les symptômes si on ne traite pas les causes. En soi, décider de prendre des décisions et vouloir agir pour promouvoir le sens n'est pas si compliqué. Ce qui l'est, c'est de passer effectivement à l'action et d'inscrire cela dans la durée, d'être capable d'accepter un changement de modèle. Poser un cautère sur une jambe de bois, aussi joli soit-il, ne sert qu'à gagner du temps en espérant peut être que le "business as usual" reprenne le dessus.

Cantonner la question du sens à une variable d'ajustement du marketing Rh serait une erreur entraînant de manière quasi certaine une défiance de la part des collaborateurs. Les COPIL et groupes de travail de tout poil sont de bons points de départ mais leur existence ne se suffit pas à elle même: il faut des moyens d'actions concrets, l'engagement de tous et notamment de la Direction dans la mise en place et le suivi du changement.

Il n'appartient pas à l'entreprise de rendre heureux ou de conférer du sens, en revanche il lui incombe de donner les moyens à ses collaborateurs de trouver ce dont ils ont besoin, de créer un cadre propice à l'épanouissement personnel, de respecter les intentions de chacun.e.s autant que faire se peut (tant que ces dernières ne viennent pas entraver la bonne marche du collectif). Bien entendu, il peut être difficile voire impossible de descendre à un niveau micro dans l'entreprise et de prendre en compte toutes les considérations individuelles.

Mais de fait toute démarche autour du sens dans l'entreprise doit être inclusive, mais ni obligatoire ni coercitive, et certainement pas "top/down". Les plus audacieux iront jusqu'à déléguer le sujet, pour une co-construction totale quand d'autres adopteront une approche participative. La manière importe peu tant qu'elle permet une vraie réflexion et que les acteurs soient prêts à accepter des changements en profondeur dans les modèles managériaux, notamment.

Ce n'est pas le plus facile à relever des challenges, mais c'est un des plus importants dès aujourd'hui.

* Pour les cinéphiles et les fans de SF drôle, il s'agit de la réponse de Deep Thought à la grande question sur la vie, l'univers et le reste dans "The Hitchiker's Guide to the Galaxy"

** : "Parce que tu as écouté la voix de ta femme et que tu as mangé de l'arbre dont je t'avais interdit de manger, maudit soit le sol à cause de toi ! À forces de peines, tu en tireras subsistance tous les jours de ta vie. À la sueur de ton visage tu mangeras ton pain" (Gn 3, 17--19). Sans parler d'Eve et de l'accouchement également connu sous le nom de "travail": "Je multiplierai les peines de tes grossesses, dans la peine tu enfanteras des fils "(Gn 3, 16).

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